Qu’est-ce qu’une rumeur?


J’ai beaucoup évoqué des cas de rumeurs jusqu’ici: (cliquez sur les liens suivants pour accéder aux articles) les rumeurs autour de Martine Aubry et sur le web 2.0, autour de l’affaire DSK et de la mort de Ben Laden . Je vous propose donc d’analyser plus en profondeur ce processus de rumeur, qui, quelque soit les époques et les moyens employés (du bouche à oreille hier au web 2.0 aujourd’hui) est toujours d’actualité.

La rumeur: définition

La rumeur est « le plus vieux média du monde » selon Jean-Noël Kapferer. Le terme de rumeur, du latin « rumor », apparaît au XIIIe siècle avec le sens de « bruit qui court », qui deviendra rapidement « nouvelles qui se répandent dans le public ou l’opinion ». La rumeur est donc une information non vérifiée qui se transmet à un grand nombre d’individus. Elle est dès lors définie comme « l’émergence et la circulation dans le corps social d’informations soit non encore confirmées publiquement par les sources officielles, soit démenties par celles-ci »[1].

Aujourd’hui, la rumeur est considérée comme un élément majeur de construction sociale de l’espace public, entre “journalisme d’investigation” (la rumeur étant pour les journalistes un outil de travail) et “respect de la vie privée” (la rumeur peut briser des vies), entre “mythe” (la rumeur peut se construire de toutes pièces) et “infamie” (la rumeur peut être utilisée à des fins de propagande, manipulation ou de désinformation)[2].

La rumeur peut servir à tromper l’opinion ou un adversaire, notamment en temps de guerre ou de crise, mais également dans un but commercial (pour faire vendre des articles de journaux en grand nombre par exemple).

La rumeur présente quatre caractéristiques particulières[3]

 –L’implication: le sujet transmetteur se sent plus ou moins concerné par le message véhiculé.

L’attribution: la rumeur est un discours rapporté : c’est-à-dire qu’elle renvoie systématiquement à un fait « non immédiat et concomitant à sa transmission » et qui n’est par conséquent jamais vérifiable directement. Elle est toujours le témoignage d’un témoignage et est le plus souvent anonyme.

L’instabilité: en se diffusant, son contenu se modifie par réduction, accentuation, rajouts, omission, généralisation des faits rapportés. On remarque que ces altérations du message original sont le fait de l’humain, qui selon sa propre vision du message, sa personnalité et ses préoccupations aura tendance à en tirer un nouveau message personnalisé.

La négativité : elle rapporte majoritairement des faits négatifs voire inquiétants ou dramatiques : situations aversives, agressions, dangers, accidents ou encore menaces. Les rumeurs rapportant des faits agréables d’espoirs sont rares et sont souvent le fait de mutations sociétales.

Lors de divers évènements, on observe que les médias constituent l’élément catalyseurs des rumeurs. Afin d’illustrer notre propos et appréhender le poids des médias dans ce procédé singulier de communication persuasive, nous étudierons le cas célèbre de la rumeur d’Orléans[4] dont les médias ont été sans conteste le principal vecteur.

Un exemple frappant de la puissance de ce phénomène: la rumeur d’Orléans

Les évènements se seraient déroulés en mai 1969. Ce mythe citadin incriminait pas moins de six magasins de lingerie féminine tenus par des juifs et se basait sur de possibles rapts de femmes dans des cabines d’essayage où elles auraient été droguées avec des seringues hypodermiques puis enlevées discrètement grâce aux nombreux souterrains présents dans la ville, pour être ensuite livrées à des réseaux de prostitution. Elle prit une tournure quelque peu comique lorsqu’on évoqua la possibilité d’un sous-marin remontant la Loire pour plus de discrétion lors du transport des femmes kidnappées.

Les médias catalyseurs et diffuseurs de rumeurs ?

Il est important de noter que le rôle des médias dans la naissance et la diffusion de la « rumeur d’Orléans » est indéniable. En effet, cette rumeur fait suite à la publication de l’essai « Esclavage sexuel » de l’Anglais Stephen Barlay en 1968 et dont l’histoire est à quelques détails près identique à celle de la rumeur : une jeune femme se rend dans un magasin de mode à Grenoble accompagné de son époux qui patiente à l’extérieur. Inquiet de ne pas la voir revenir, il s’adresse au patron qui semble ne pas l’avoir vu dans la boutique. Il alerte alors la police qui la retrouvera plus tard droguée dans une cave. Un récit de traite des blanches qui sera traduit en Français et relayé par le magazine populaire Noir et blanc le 6 mai de la même année : la rumeur est née.

Véritable légende urbaine, la rumeur dite d’Orléans a dépassé les simples frontières de sa ville et même de son pays de naissance pour connaître une très large diffusion : (nous avons pris le parti d’énoncer la totalité des villes touchées par cette rumeur afin de rendre compte de l’impact sans précédent de cette rumeur, impossible sans les formidables relais que sont les médias) :

  • De 1959 à 1969,  à Paris, Toulouse, Tours, Limoges, Douai, Rouen, Lille, Valenciennes
  • En 1966 à Dinan et Laval
  • En 1968 au Mans
  • En 1969 à Orléans, Poitiers, Châtellerault, et Grenoble
  • En 1970 à Amiens
  • En 1971 à Strasbourg
  • En 1974 à Chalon-sur-Saône
  • En 1985 à Dijon et La Roche-sur-Yon
  • En 1987, à Québec
  • En 1990, à Rome et à Montréal
  • En 1992 en Corée. [5]

 

Analyse de la rumeur d’Orléans

Cette rumeur à perduré pendant de nombreuses années sans jamais souffrir d’aucun démenti, même officiel, des services de police signalant par exemple qu’aucune disparition suspecte n’a été répertoriée dans les environs. Pire, les démentis alimentaient la rumeur, la population étant persuadée que les juifs payaient la police pour se taire.

Ce cas de rumeur et tout à fait significatif car il témoigne des peurs des populations face aux transformations profondes de la société française à cette époque et d’un antisémitisme fort. En effet, on remarquera que, ni dans le récit de Stephen Barlay, ni dans l’article de « Noir et blanc » ne sont évoqués des juifs et pourtant la rumeur transforma les faits pour accuser exclusivement cette minorité. On assiste donc à une sorte de délire antisémite presque inconscient où les juifs deviennent les boucs émissaires pour palier aux peurs latentes naissant du changement. Les parents voient en effet à travers cette rumeur l’illustration concrète du danger que représentent pour leurs filles l’émancipation et la nouvelle mode de la mini-jupe et l’occasion d’alerter leurs enfants sur les risques qu’ils encourent.

Les médias sont de formidables vecteurs de rumeurs pour plusieurs raisons

Grâce à leur large audimat, ils permettent d’élargir le nombre de personnes qui ont connaissance de la rumeur. De plus, les médias, et notamment la presse, jouissent d’une forte crédibilité. En diffusant la fausse information, ils la rendent réelle vis-à-vis du public concerné. En relayant la rumeur sans jamais préciser que les sources ne sont pas vérifiables, la rumeur se mute en désinformation.


[1] Le plus vieux média du monde, Kapferer Jean-Nöel, 1987, p25
[2]
L’invention du “plus vieux média du monde, Pascal Froissart, 2000.
[3]
Selon l’ouvrage Les rumeurs, Rouquette Michel-Louis ,1975
[4]
Ce paragraphe est basé sur deux ouvrages:

La rumeur d’Orléans, Edgar Morin
La rumeur. Histoire et fantasmes
, Pascal Froissart

[5] La rumeur d’Orléans, op. cit.(42)., Edgar Morin

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Un commentaire sur “Qu’est-ce qu’une rumeur?

  1. […] Consultez également les articles suivants pour en savoir plus:  DSK: lynchage médiatique et fausses informations, Pouvons nous encore faire confiance aux médias? , Qu’est-ce qu’une rumeur? […]

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